Exploration terminologique pour les formes inclassables du spectacle vivant

’’Il y a affinité élective quand deux êtres ou éléments se cherchent l’un l’autre, s’attirent, se saisissent l’un l’autre et ensuite ressurgissent de cette union intime dans une forme renouvelée et imprévue." Goethe

Mélanger les disciplines artistiques dans les créations n’est plus un acte novateur. En 1917, la musique d’Erik Satie, le poème de Jean Cocteau, les décors de Picasso et la chorégraphie de Léonide Massine s’étaient associés sous l’égide des Ballets Russes de Diaghilev pour la création de Parade, spectacle qui a marqué l’histoire de l’art par le syncrétisme des esthétiques et des disciplines artistiques.

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Parade, Fondazione Teatro dell’Opera di Roma, 2007

Aujourd’hui, ces créations difficilement classables dans les catégories disciplinaires existantes sont de plus en plus présentes sur la scène culturelle et des terminologies apparaissent pour les désigner. Leur nomination, le plus souvent, se fait avec l’ajout d’un préfixe au nom « discipline » par une démarche de dérivation linguistique (lui-même étant dérivé au gré des contextes en « disciplinaire », « disciplinarité » etc.).
Je reviens d’abord sur la définition de « spectacle vivant » présenté par un article spécifique dans le code du travail : « Les dispositions de la présente section s’appliquent aux entrepreneurs de spectacles vivants qui, en vue de la représentation en public d’une œuvre de l’esprit, s’assurent la présence physique d’au moins un artiste du spectacle percevant une rémunération. » Cet article ne traitant pas des notions de « professionnel » et d’ « amateur », soulignons plutôt cette caractéristique légale du spectacle vivant demandant la « présence physique d’au moins un artiste du spectacle ». Si elle est la plus large possible et ne cherchant pas à mettre des cadres à cette notion, certaines créations contemporaines ne s’y conforment plus, particulièrement avec l’apparition des spectacles dits « numériques » comme 33 tours et quelques secondes de Lina Saneh et Rabih Mroué présenté au festival d’Avignon en juillet 2012 et dans lequel le personnage principal est une page facebook.

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Lina Saneh et Rabih Mroué, 33 tours et quelques secondes, Avignon, 2012

Mais d’autres définitions venant de dictionnaires génériques, comme celle que propose le Larousse en ligne, nous donne une vision du spectacle vivant beaucoup plus sectorisée :

L’appellation « spectacle vivant » désigne un spectacle qui se déroule en direct devant un public, par opposition aux créations artistiques de l’audiovisuel issues notamment du cinéma, de la télévision ou d’Internet. Elle s’applique majoritairement au théâtre (en salle ou dans l’espace urbain), à l’opéra, à la danse, au cirque et au cabaret.

La notion de « spectacle vivant » et sa réalité ne correspond ainsi que rarement aux définitions qui lui sont données. Et c’est peut-être dans cette volonté de traduire plus justement ce qui compose le spectacle vivant que sont apparus les différents termes que je recompose à présent : pluridisciplinarité, interdisciplinarité, transdisciplinarité ou encore indisciplinarité. Mais signifient-ils tous la même réalité ? Sont-ils vraiment bien choisis pour titrer en un mot ces formes à la marge des disciplines artistiques habituelles ? Je vais tenter à mon tour de les définir et de justifier mon éloignement de la plupart de ces termes.
Le préfixe « pluri- » vient du latin « plures » signifiant « plusieurs ». Un spectacle pluridisciplinaire comporte donc plusieurs disciplines en addition les unes aux autres. Cela peut correspondre à certaines formes comme une pièce de théâtre avec un orchestre sur scène par exemple. Cependant, il ne convient pas pour des formes « nouvelles » où l’appartenance à une voire plusieurs disciplines ne se dégage pas et n’est pas important pour le spectacle en lui-même.
Le préfixe « inter- » d’origines latines, signifie « entre ». Donc, la forme d’un spectacle interdisciplinaire trouverait son existence dans l’intervalle entre d’autres disciplines déjà existantes. Une création pourrait donc n’être ni du théâtre, ni de la danse, mais être quelque part entre les deux. C’est une vision assez étrange et qui participe encore à un classement disciplinaire. Cependant, « entre » peut aussi être relatif aux relations mutuelles entre plusieurs entités. Dans cette nuance de sens le cadre disciplinaire est plus trituré et semblerait mieux convenir à ces spectacles. Mais chercher dans une création les relations entre les disciplines poursuit tout de même le travail classificatoire.
Enfin, le préfixe « trans-» (également d’origines latines) donne à un terme le sens de traverser ou d’aller au-delà. Ainsi, lorsque l’on parle de création transdisciplinaire on marque une volonté d’intégrer mais aussi de dépasser les catégories disciplinaires habituelles. Ce concept semble plus opérant pour rendre compte des possibilités de formes artistiques en dehors des champs disciplinaires.
Cependant, il y a un autre terme formé de la même façon mais qui à l’avantage de jouer sur la polysémie du nom « discipline » et qui permet des extrapolations, peut-être plus fantaisistes : indisciplinarité dont le préfixe « in- » à deux sens en latin, « dans » et « sans ». C’est bien sur le sens de « sans discipline » que je privilégie ici. L’utilisation de la négation est un moyen ironique de se détacher du fonctionnement des catégories disciplinaires. Par ailleurs, si l’on prend « discipline » dans le sens d’obéissance à une réglementation, cela nous permet de jouer à deux niveaux pour définir une compagnie et ses créations ne rentrant pas dans les cases formatées.

Dans mes futurs articles où il sera question de spectacles inclassables, je choisirais le terme de création hybride. Le concept d’hybridité, de la nouveauté émanant de convergences entres différentes identités est bien souvent représenté et compris comme un facteur d’étrangeté. L’être hybride se retrouve en effet soit en monstre soit en être fantastique et inconnu des contes de fée. Son étrangeté hybride étant caractéristique de ce qu’il est : la beauté ou la monstruosité. Et c’est cela même qui attire et révulse à la fois ceux qui y sont confrontés. Il m’est souvent apparu que ce phénomène se retrouve aussi dans l’hybridité des disciplines artistiques. La nouvelle forme, inconnue, qui en résulte à chaque création portera donc en elle cette étrangeté qui en attirera certains, en surprendra ou dégoûtera d’autres, voire aura tous ces effets à la fois.

Aux origines de l’usage linguistique de la notion d’hybride, on retrouve non seulement l’idée constative de mélange de sang (hybrida, en latin), mais aussi celle, normative, de ce qui transgresse les catégories ou critères purs.

Frimat François, Qu’est-ce que la danse contemporaine ? Presses Universitaires de France, Paris, 2010, p31

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