Retour sur WARM de Ronan Chéneau / David Bobée / Béatrice Dalle

Les portes s’ouvrent, nous grimpons l’escalier et, sur le pallier, un homme nous tend une bouteille d’eau. Un rappel soudain de la chaleur dans laquelle nous allons nous engouffrer et qui nous submerge dès l’entrée en salle. L’engouement est palpable parmi le public. Cet état chamboule les comportements habituels. Chacun se dépêche d’enlever vestes et pulls et de commenter avec intérêt cette sensation étonnante dans une salle de spectacle.

Installation ok, place centrale, 5ème rang, découverte de la scène et de la scénographie mise en place. Des miroirs d’environ 2m50 constituent le fond de l’espace scénique. C’est un procédé que j’apprécie particulièrement, surtout dans le travail de la compagnie havraise La BaZooKa. Le public tout entier s’y reflète, se trouve inclu sur scène, espace bien souvent distinct de celui du public. Nous comprenons que nous n’allons pas pouvoir rester extérieur à ce qui va advenir. À cours et à jardin, se font face deux murs de projecteurs aussi haut que les miroirs. Un cube est créé, nous y incluant, un huis clos sans échappatoire possible. Le public finit de s’installer et, entre seule en scène, Béatrice Dalle. Son apparition est très forte. Sa simple démarche, ses mimiques, quelques souffles ou rires m’accrochent à son regard, à ses pas dans l’espace. Elle se dirige sur l’avant scène à cours, face à un micro et un pupitre. Se font entendre dans le fond de la salle des suffocations. Celles-ci sont de plus en plus fortes et je n’arrive pas à voir d’où elle proviennent Sont-ce les acrobates qui arrivent par derrière nous ? Mais quelque chose ne colle pas et finalement une femme sort en s’étouffant littéralement à cause de la chaleur. La tension est puissante dans la salle quand Béatrice Dalle commence à lire.

Lire un texte érotique, sans équivoque, qu’elle lira du début à la fin du spectacle, ponctué par ses rires tonitruants et ses souffles envoûtants.

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©Arnaud Bertereau / Agence Mona

Les deux acrobates, Edward Aleman et Wilmer Marquez, entrent sur scène avec trois bouteilles d’eau et un bloc de talc. Les miroirs reflètent tous leurs mouvements. Nous ne perdons rien de leurs articulations et leurs musculatures. Dans leur coin ils finissent de s’échauffer, peut-être pour réhabituer leur corps à la chaleur dans laquelle ils viennent de pénétrer. Débute alors quarante minutes de portés acrobatiques, spectaculaires, d’une performance technique incroyable et effroyable.

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©Arnaud Bertereau / Agence Mona

Le besoin d’enchaîner les figures, portées parfois par les mots de la lectrice, crée un malaise de plus en plus intense. Les corps n’en peuvent plus de se retrouver, les muscles commencent à faillir, la concentration chez les deux hommes est palpable. On voit leurs regards, leurs mots parfois même pour se guider et leurs corps toujours disponibles, au service de l’autre. Rien n’est plus réel que ce qui se passe devant nos yeux, les gouttes de sueur comme l’énergie et la bienveillance.
Et parallèlement à cela on entend parfois les mots. Des mots qui parlent de sexe, de fantasme et de rêve. La vérité pure de ces corps mis à l’épreuve devant nos yeux, passent dans le domaine de l’irréel avec cette lecture et ces rires. Un décalage profond qui dérange mais qui parfois permet de continuer à regarder ces hommes en se détachant de la difficulté extrême qu’ils subissent. Mais cet état ne peut pas durer. Nos oreilles n’entendent plus tous les mots et l’ont est juste sonné par ce que l’on voit. Pour une fois, pour la première fois dans un spectacle d’acrobaties, j’ai l’envie et le besoin profond de voir les corps chuter, d’abandonner l’équilibre, la tension et de se laisser aller. Et si à la fin de la représentation, ces deux corps, qui ne peuvent pas se lâcher, ne s’envolent plus, ne maintiennent plus d’équilibres extravaguant dans une grande lenteur, ce n’est pas par abandon. Ils demeurent jusqu’au bout dans cette lutte pour la performance.

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©Arnaud Bertereau / Agence Mona

Les corps ne tiennent plus et ne peuvent tout simplement plus supporter l’acrobatie de haut vol. La rapidité, le contact au sol, le poids et la violence entre les corps viennent remplacer la lenteur de l’exécution parfaite, les envolés des acrobaties, l’apparente légèreté et la douceur dans chaque mouvement du début de la représentation. Le texte, de son côté ne faiblira pas. Toujours vigoureux et sans concession, il refuse de laisser les corps au repos. Le rythme qui accompagne la voix est de plus en plus forte, les miroirs tremblent, les bouteilles d’eau se renversent et les projecteurs sont de plus en plus lumineux. L’espace comme le temps vacillent et suivent l’état des corps à l’inverse du texte. Les mots comme instigateurs perfides de toute l’action mais aussi comme exutoire obligatoire pour le spectateur.

Et puis les corps arrêtent de lutter. Ils se retrouvent tous deux en fond de scène côté jardin, dans un coin, épuisés mais au repos. Au contraire ma tension est à son comble, je ressens un étrange froid dans mon corps, procuré par des frissons qui s’insinuent dans mes bras et dans mes jambes. J’ai le regard figé sur eux. Tout le public est focalisé sur ces deux hommes, comme pour, à son tour, ne pas les abandonner. Ma gorge est sèche, peut-être par la chaleur mais aussi par l’émotion, le trouble mais aussi la gratitude de penser à ce que ces trois artistes ont vécu pour me faire ressentir cela. Au moment où j’écris ces mots je me rends compte que je ne sais pas à quel moment le texte s’est arrêté. C’est un peu comme si, même sans la parole, le fantasme continuait à vivre, comme s’il ne pouvait prendre fin.

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©Arnaud Bertereau / Agence Mona

La lumière s’éteint. J’entends dès à présent des applaudissements mais je ne peux bouger tout de suite. Le remerciement et la reconnaissance viendront, mais j’ai besoin de ces quelques secondes pour moi, avant de sortir de ce rêve si réel. La lumière revient éclairer les trois artistes. Ils sont épuisés mais heureux ! Leurs sourires nous réchauffent (si cela était encore utile). Je me joins avec entrain aux applaudissement. Dans l’émotion je ne peux m’empêcher de remarquer dans les miroirs le reflet de cette salle bougeant les bras dans un seul mouvement commun. Je ne sais pourquoi mais nous me faisons l’effet d’automates dans cette image, alors que ce que je ressens est très différent : une foule qui d’un seul élan conclut un moment fort qu’elle a vécu, tous ensemble.

Les applaudissements durent, les artistes reviennent trois fois, parfois en restant à côté de la porte d’où, on s’en doute, provient un air plus frais. Ils réclament la venue de David Bobée sur scène. Celui-ci finit par les rejoindre et demande rapidement le silence pour nous proposer de monter sur le plateau afin de ressentir réellement la chaleur, enfermés au milieu des murs de projecteurs braqués du nous. Nous sommes nombreux à tenter l’expérience. Arrivée devant les projecteurs le choc est violent. La chaleur est très forte mais la lumière est également aveuglante. Je sens déjà que la sueur n’est pas loin le long de mon dos. Ce n’est que difficilement supportable pour des corps non préparés comme les nôtres. Je décide d’y rester quelques instants. Je veux vivre, pour peu, ce qu’ils ont vécu.

Vu le jeudi 5 avril 2018 au théâtre des deux rives (Centre Dramatique National) à Rouen.

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