De femme à FEMMES, un projet de création mené par Léa Dant

Une réunion de présentation du projet au théâtre de la Foudre. Presque une centaine de participantes. Léa Dant, metteuse en scène et porteuse du projet nous accueille. Elle respire et transmet le désir de créer et de réfléchir ensemble sur ce sujet brûlant : l’art et la place de la femme dans l’espace public.

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©Céline Fouchereau

Malgré le sujet d’actualité, tout le monde est étonné par cette grande mobilisation, rare pour un projet artistique. Nous devions être 20, nous serons deux groupes de 25. Cette situation déstabilise chacune mais le plus juste des choix est pris : un tirage au sort décidera si nous pourrons ou non participer à cette expérience. Premier nom : je crois déjà en ma chance en entendant « lu… » mais non... Deuxième nom : « Lucie Van de Moortel » ! Suspense rapidement stoppé, je suis ravie, rendez-vous dans un mois.

Nous marchons dans l’espace. Premier jour, premier exercice. Nous marchons et parfois nos regards se croisent, discrètement, timidement. Le gong de Léa retentit. Je cherche du regard la femme la plus proche de moi. Nous nous approchons et, en silence, face à face et immobiles, nous nous regardons dans les yeux. Je n’ai jamais avant ce jour regardé quelqu’un comme cela dans les yeux. L’instant dure. Je ne suis pas très à l’aise et en même temps curieuse de découvrir ce regard, ces yeux qui fixent les miens. Nous marchons de nouveau, et à nouveau le gong. Une autre femme, une autre rencontre.

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©Céline Fouchereau

C’est sans aucune comparaison l’exercice d’un atelier de création le plus complexe que j’ai jamais essayé. Et pourtant si simple.
Les rencontres se multiplient. Parfois les yeux que je fixe sont humides de premières larmes. Je ne sais plus où j’en suis et j’ai quelque peu le tournis. J’entends même quelques pleurs, dans d’autres rencontres. Je réalise que nous vivons toutes, ensemble, cet étrange instant, déstabilisant mais unique. Le moment dure, se développe avec des caresses, des câlins. Je suis épuisée, un petit peu perdue mais forte. Forte de savoir que ce que nous avons créé ce jour-ci nous ne l’oublierons pas.

Un mois est encore passé. Réveil compliqué. Traversée de la ville sous la neige. La poésie est déjà présente dans les rues de Rouen ce matin là.

Nous formons une ronde. Assises. Toutes une nuisette blanche avec nous. Symbole de la femme ? de la transmission ? Bout de tissus ? Objet de séduction ? De gène ? De protestation ?
Une par une, nous entrons au centre de ce cercle. Notre nuisette à la main nous devons choisir une voie, un moyen de l’enfiler. Je regarde ces femmes qui, une après l’autre, pénètrent ce cercle et me font rire, m’émeuvent, me touchent. Je les trouve belles dans leurs états de corps si différents, dans leurs rapports à nous, à elles-mêmes et à cet objet étranger qu’elles tentent d’accoutumer à leurs corps.

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©Céline Fouchereau

À mon tour je m’avance. Ma nuisette nouée à mon bras droit. Je tourne sur moi-même, je les regarde m’observer et en même temps je me regarde. Je me touche, je découvre mes bras, mes jambes, mon visage. Cet objet me donne envie de me réapproprier mon corps et de plaire, aussi. J’ai envie de jouer avec celui-ci. Je détache la nuisette de mon bras, je la dénoue en tirant dessus et je souris. Je la déplie rapidement et je la présente, entière devant moi, FIÈRE. Je la refroisse et brusquement j’engouffre ma tête dedans. Je plonge en elle et je ressors. J’y plonge à nouveau, ma tête dépasse, elle cherche à être bien, à se sentir belle entrée dans la nuisette. Je l’enfile complètement, plus doucement. Voilà. Elle est là. Je me sens différente. J’ai rejoint les autres qui ont déjà mis la leur. Je me tiens droite, je me redécouvre au toucher. Je finis. je ponctue. Une main sur mon ventre et rejoins la ronde.
Les femmes continuent, chacune leur tour. Et plus personne ne se lève. Pourtant l’une d’entre-nous ne porte pas encore sa nuisette. Ce moment est intense. Le plus beau que j’ai vécu de ces 3 journées. L’émotion est trop importante pour elle et nous la sentons prise au dépourvu. Je suis scotchée au sol, impuissante. Très rapidement une autre femme se lève et se dirige vers elle. Pour la rassurer, ne pas la laisser seule. 2,3,4 ou 5 autres femmes vont les rejoindre. Elles se soutiennent. Elles sont magnifiques. Cette scène se déroule devant mes yeux mais me paraît tellement irréelle. Tellement rare. Doucement elles guident la femme au centre du cercle. Elles ne l’abandonnent pas. Elles déposent la nuisette sur le sol et s’étreignent. Et soudain, avec beaucoup de tendresse, une femme récupère la nuisette, la prépare entre ses doigts, la présente à une autre femme et, à elles deux, elles la lui enfilent. Ce geste est magnifique. Contradictoire car il peut paraître dur, cruel. Mais je le trouve magique. Sans se connaître. En prenant grand soin de la personne. Elles l’ont fait rejoindre le groupe par ce geste simple et tellement puissant. C’est un instant artistique et humain que je n’oublierai pas.

Nous sommes un groupe. Nous sommes unies. Je ne vous connais pas. Je n’ai pas retenu tous vos noms. Je ne connais pas toutes vos vies. Mais quand nous nous regardions toutes ensembles, dans cette salle puis dans l’espace public, je savais que j’étais l’une d’entre-vous. Et j’en étais fière. J’en suis fière.

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©Céline Fouchereau

De janvier à avril 2018, un projet mené par Léa Dant autour de son spectacle Sous la Chair, co-organisé avec le CDN Normandie et l’Atelier 231.

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